Une Souris et des Hommes

28 nov. 21

Une souris et...Ginna, de Barranquilla à Nancy

Nancy, printemps 2021. Alors que le troisième confinement touche à sa fin, je rencontre, dans l’ascenseur de mon immeuble, une étudiante en école d’ingénieur en génie chimique. Ginna, 24 ans, vient de Barranquilla, ville du Nord de la Colombie baignée par la mer des Caraïbes. Alors que les échanges internationaux d’étudiants ont chuté de 40% en 2020 dans le contexte de la crise sanitaire, voilà que Ginna vient aider, en tant qu’assistante de vie, une dame âgée dont je suis le voisin. Je profite de cette rencontre fortuite pour proposer à Ginna de travailler de manière informelle son français et mon espagnol, et pourquoi pas de découvrir un ou deux coins de la région…car sans voiture, difficile de sortir des sentiers battus, encore plus quand on est à l’étranger.

Le nom de Barranquilla m’était inconnu, avant cette rencontre. Ginna y a passé son enfance : « j’ai vécu toute ma vie à Barranquilla. Dans mon enfance, j’ai étudié dans une école catholique dans laquelle on m’a enseigné des valeurs orientées vers le service des plus démunis. J’ai donc participé à différents travaux bénévoles pour aider les enfants aux ressources limitées. Pendant cette période, j’ai réalisé différentes activités éducatives et j’ai livré des articles pour les études avec les enfants du secteur de Tasajera Magdalena. Pendant mon adolescence, j’ai développé mon goût pour la lecture et l’écriture, j’ai participé aux concours d’écriture de l’école et j’ai écrit différentes histoires pour les enfants. En même temps, j’ai aidé mes parents dans l’entreprise familiale, une épicerie, ce qui m’a appris à être responsable et indépendante dès mon plus jeune âge. Cependant, je n’avais pas de temps libre. De plus, mes parents travaillaient toute la journée et tous les jours. Pour cette raison, ma famille ne cèlèbre pas Noël et les fêtes. De mon enfance, je me souviens que toutes les familles se réunissaient ce jour là pour préparer le diner, mais nous nous étions toujours occupés.

Barranquilla 

Barranquilla, capitale du département Atlantico, Colombie

C’est donc par un doux dimanche de Juillet 2021 que nous nous retrouvons à visiter les jolies communes de Colmar et Riquewihr.

Ginna_Colmar

Une journée à Colmar

Ginna_Colmar3

Ballade à Riquewihr et sur la route des vins d'Alsace

Ginna_Colmar4

Quel est le plus sympa : traverser l’Atlantique pour aller voir un troupeau de Lama dans les Andes, ou aller dans les Vosges et faire découvrir un troupeau de mouton à une Baranquillera qui n’en a jamais vu ? Une solution alternative serait de faire découvrir à une Baranquillera un troupeau de Lama dans les Vosges.

A la fin de son séjour, Ginna est partie vivre à Lyon et a rejoint des compères colombiens installés dans la cité des Gones. Ceux-ci sont engagés au sein de l’association Colombia Nueva, fondée en 2011, ayant pour objectifs fondamentaux de promouvoir l’intégration et le développement de la communauté colombienne, ainsi que de fortifier les liens de fraternité entre la Colombie et la France. Lors du forum des associations de Lyon 8, ceux-ci nous ont partagé quelques danses colombiennes.

Ginna_Lyon

Danses colombiennes avec l'association Colombia Nueva, Lyon, Septembre 2021

Comment Ginna a vécu, globalement, son séjour ? Voilà son témoignage.

 « Changer de pays, de culture et même de fuseau horaire a été l’une des expériences les plus exigeantes que j’ai vécues dans ma vie. Lorsque je suis arrivé en France, j’ai commencé à découvrir un nouveau monde, du système éducatif aux procédures administratives. Comme pour tout changement, il faut du temps et de la patience pour s’adapter à la nouvelle façon de faire les choses. Mon projet de venir en France était principalement éducatif. Mon objectif était d’étudier un Master en génie chimique ou des procédés axés sur la formulation des produits. C’est ainsi que je suis arrivé à Nancy, où se trouve l’école ENSIC, qui jouit d’un certain prestige au niveau national. » En étant à Nancy j’ai réalisé que la France n’est pas seulement ce qui est vendu dans les films, c’est un pays multiculturel plein de diversité tout au long du pays. Tout comme en Colombie, chaque région a des coutumes très marquées et différentes, où la combinaison de toutes ces différences ajoutées au fait d’être un pays ouvert aux étrangers fait de la France un pays charmant où que vous vous trouviez. Bien que Paris soit merveilleuse, charmante et romantique, ce n’est pas la seule chose que vous devriez visiter, car chaque région a des endroits qui sont vraiment superbes.

Culturellement, les Colombiens, en particulier les Barranquilleros, sommes des gens habitués à la communauté et au bruit. En France, j’ai observé que globalement les gens préfèrent les environnements calmes et paisibles. Retourner en France serait un rêve pour moi, principalement parce que je me suis identifié aux environnements calmes et sûrs, et que je considère que c’est un pays doté d’une grande diversité culturelle et naturelle que je veux continuer à explorer.

Quand j’étais en Colombie, je pensais que tout ce qui concerne la France était centré sur Paris. J’ai remarqué qu’il y a certaines choses qui sont comme ça mais que chaque région peut avoir une composante culturelle et historique beaucoup plus marquée. La ponctualité, la rigueur et de la bureaucratie sont les représentations qui je crois se remarquent bien chez la plupart des Français. Cependant, en Colombie, j’avais entendu dire que les Français n’aimaient pas travailler, aujourd’hui je peux dire que ce n’est pas vrai et que c’est une idée très fausse, c’est une idée que le capitalisme nous a vendue en Colombie et ce que je crois, c’est que la France est un pays juste, où on a le droit à une vie digne et où la qualité de vie de ses citoyens est prise en charge, ce qui n’arrive pas dans les pays comme la Colombie où les hommes d’affaires pensent dans un système capitaliste.

Je pense que mon identité de Colombienne n’a pas changé pendant cette année. Mais j’ai appris différentes choses que je peux incorporer à ma vie actuelle. »

Ginna_Colmar2

Et si on regardait cette expérience avec une dimension plus théorique ? Magali Balatore, chercheure, a écrit une publication très intéressante sur les échanges internationaux en Europe et les apprentissages qui en découlent (Revue internationale de sciences sociales / Hors-série n° 3 – 2011, (57-74) juillet-septembre 2008). Quelques extraits peuvent renforcer la compréhension du vécu de Ginna dans son expérience de mobilité internationale : "le « tout petit monde », comme le nomment Anne Barrère et Danilo Martuccelli, où il serait possible de circuler sans entrave, de se sentir « partout » chez soi, d’être bien reçu et traité dans des cadres spatiaux profondément semblables et peu dépaysants », reste toujours du domaine de la fiction littéraire. Y-a-t’il vraiment « une ligne de démarcation » qui séparent ceux qui, « comme bien des individus du « Sud », possèdent encore le rêve d’un ailleurs (notre « ici ») et tous ceux qui, habitants blasés du Nord, n’en disposent plus » ? Le « Nord », notre « ici », est en réalité fait d’une pluralité de situations socioéconomiques difficilement assimilables pour une même analyse. En quoi et pour qui la mobilité géographique a-t-elle un impact particulier ? «  ... » Pour la quasi-totalité des étudiants, le bien-fondé de leur séjour se situe en dehors des apprentissages strictement disciplinaires. Par exemple, le nombre important de termes, dans leurs discours, qui se réfèrent à la découverte de la ville, à l’ordre, au désordre et aux habitudes vestimentaires, alimentaire, montre l’intérêt des étudiants en échange international pour le pays d’accueil. Mais tout se passe comme s’ils étaient simple spectateur ou si le séjour était un film dans lequel ils n’étaient que figurants. Les connaissances culturelles acquises sur une base strictement descriptive et comparative n’améliorent pas forcément leur compréhension du pays d’accueil. La perspective binaire chez certains étudiants (le seul élément stable étant souvent le pays d’origine) accentue le déséquilibre et produit une réification d’autrui, alors que la volonté déclarée de ces programmes est l’échange et la reconnaissance interculturelle. La confrontation culturelle avec des formes de l’altérité, vécue parce que les étudiants en échanges internationaux se placent souvent en marge, peut induire un abus des explications culturalistes. Ces dernières vident les cultures de leur complexité, de leur historicité et de leurs conflits internes (Papatsiba, 2001). Dans les acquis culturels du séjour étudiant à l’étranger, si nous pouvons les nommer ainsi, ressort une « connaissance mosaïque », souvent vidée de la recherche de cohérence, de liens. Il est vrai que les échanges permettent de vivre une altérité exponentielle, mais tous les étudiants sont loin de posséder la même capacité empathique nécessaire à la compréhension, qui s’acquiert souvent durant la socialisation primaire.

Magali, dans le cadre de ses recherches, a ainsi pu constater qu’il existe différentes manières de vivre la mobilité, et ainsi, dresser une typologie des comportements relatifs aux différents degrés de manipulation des codes culturels et sociaux. L’échelle des comportements va du repli sur sa culture d’origine, avec un réinvestissement faible ou nul et l’absence de nouvelles mobilités, jusqu’à la perméabilité quasi-totale à la culture du milieu d’accueil et la volonté d’y résider définitivement. De cela sort des idéal-type d’étudiants : le premier est l’étudiant « défensif », qui cherche, lors de son séjour à l’étranger, ainsi à se construire pleinement en « étranger ». Il organise une mise en scène de son « univers originel ». Les influences culturelles extérieures semblent peu pénétrer l’univers cognitif de ces étudiants défensifs, qui se tiennent donc « à distance raisonnable » des membres de son pays d’accueil tout en maintenant des liens forts avec ceux de son pays d’origine.

L’étudiant « opportuniste », pragmatique, mettant en scène avant tout l’adaptation à l’environnement. Il tentera de connaître le plus d’autochtones possible, participera souvent aux activités de l’Université, afin de tirer le meilleur bénéfice de son année d’études à l’étranger, en fonction des objectifs de départ qu’il s’était fixé. De retour dans son pays d’origine, il tentera de réutiliser les compétences acquises, parfois tardivement, dans des projets distinctifs et continuera le jeu de la perpétuelle migration, d’un mode d’être à un autre en s’inscrivant dans de nouvelles mobilités.

L’étudiant « transnational », dont le discours en appelle au plurilinguisme, à l’esprit cosmopolite et au développement d’activités « interculturelles ». Le séjour à l’étranger a, de ce fait, été un véritable «laboratoire» de façons d’être. La culture international est d’autant mieux transmise que l’épreuve de la mobilité internationale et du voyage est perçue comme un accomplissement des dispositions anciennes. A son retour, l’étudiant va donc « naturellement » se tourner vers des carrières qui permettront de nouvelles expatriations, tout en gardant ses repères identificatoires. 

L’étudiant « converti », dont les facteurs répulsifs de la société et/ou de l’Université d’origine ont été déterminants, beaucoup plus que les facteurs attractifs du pays d’accueil. L’expérience entraîne pour lui le désir de réorienter ses études, sa trajectoire à la lumière des découvertes effectuées dans le pays d’accueil."

Où se situe Ginna dans ces quatre idéal-type ? L’avenir nous le dira. Mais pour le moment, elle a sans doute beaucoup de choses à raconter à ses ami(e)s là-bas, en Colombie !

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Remise d'un premier diplome, 2018

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"La distancia no es nada cuando tiene un motivo" (Jane Austen)


05 déc. 20

Canada/Quebec - Une journée à Chibougamau

Avril 2008. Sur un forum, je discute avec Helen, Québécoise de Chibougamau. Vous n’avez jamais entendu parler de ce nom ? Peut-être associez-vous le Quebec à ses deux principales villes, Montréal et Quebec ? Chibougamau est une petite bourgade de 7500 âmes située dans la région administrative du Nord-du-Québec. Un de ces bouts du monde dont on n’entend jamais parler en Europe. Alors aujourd’hui, parlons-en un peu ! Helen m’en parlera, elle, en Haute-Savoie. En effet, nous sympathisons rapidement, alors je lui propose de venir découvrir un petit coin du bassin lémanique pendant 10 jours. Et depuis cette autre époque, nous discutons fréquemment…mais les aléas de la vie ne nous ont pas encore permis de nous revoir. Comme ce blog se consacre aujourd’hui principalement à présenter des tranches de vie des copains de la planète, c’est aujourd’hui d’une tranche de vie québécoise dont nous allons parler.

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Chibougamau, Quebec, Canada

Helen naît en 1980 dans cette petite ville d’un père «blanc» et d’une mère «Cri». Avec ces « », prenons du recul concernant toutes ces catégorisations sociales tellement habituelles mais si malheureuses. D’autant plus malheureuses, qu’ elles sont en l’occurrence impactantes dans le Nord québécois. Le toponyme de Chibougamau contient les racines cries «Shabo» (au travers) et «Gamaw» (lac), de sorte que Chibougamau signifierait : lac traversé de bord en bord par une rivière. Certains penchent au contraire pour le sens innu «lieu de rendez-vous». Les «Cris» sont l’un des peuples algonquiens d’Amérique du Nord, Premières Nations (peuples amérindiens ni Inuits ni Métis) appartenant à un vaste ensemble autochtone du Canada et des Etats-Unis.

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Helen et sa maman, Chibougamau, 1980

Sa maman avait la réputation d’être la plus belle femme Cri de la ville. Elle était analphabète, et du fait qu’elle était mariée à un homme non Cri, avait perdu ses droits autochtones. Elle faisait de l’artisanat, et s’occupait d’enfants des autres, un peu sous la forme des services sociaux mais de manière plus traditionnelle, non formelle. Enfant, lorsque les agents du Fédéral venaient ramasser de force les enfants des familles autochtones pour les amener aux écoles résidentielles, sa maman se sauvait dans le bois pour s’y cacher. Personne n’arrivait à fuir, ou presque. Sa maman, si. Ces écoles résidentielles correspondaient à l’enseignement public en internat destiné aux jeunes autochtones. Comme expliqué sur la toile, Il s'agissait d'institutions destinées à scolariser, évangéliser et assimiler les enfants autochtones. Au cours du XXe siècle, le Département des Affaires Indiennes encouragea les internats pour autochtones afin de favoriser leur assimilation. Cette pratique, qui séparait les enfants de leur famille, a été décrite comme le fait de « tuer l'indien dans l'enfant ».

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Canada - Localisation des écoles résidentielles

Enfant, Helen était une des rares Cri dans son établissement scolaire et a également subi beaucoup de racisme systémique. A 14 ans, Helen quitte Chibougamau pour vivre avec son petit ami au sein de la communauté d’Oujé-Bougoumou. Ensuite, elle part vivre à Alma avec sa sœur qui étudiait, et lui garde ses enfants. Après un retour à Chibougamau, elle reprit l’école, termina son secondaire 5 tout en travaillant dans un restaurant comme serveuse. Puis, départ à Montreal, avec des retours fréquents à Chibougamau pour y travailler l’été.

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Le grand-père d’Helen, Chibougamau, 1980

C’est pendant un de ces étés qu’elle travaille au département du service au patients cris, et qu’elle tombe alors en amour avec eux. Elle se lance alors dans l’obtention d’un certificat universitaire à distance et une technique en soins infirmiers.

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Groupe de "2e année" en soins infirmiers lors de la simulation extérieure au centre d'études collégiales, Chibougamau, 2014

Helen repart ensuite à Montreal en soins infirmiers, et s’oriente à ce moment-là dans une carrière dans l’administration des établissements hospitaliers. Aujourd’hui, elle fait une belle carrière en étant directrice du département du Conseil cri de la santé et des services sociaux de la Baie James. En effet, comme l’explique cet article le manque de services de santé dans le Nord engendre le déplacement de personnes Cris dans le Sud, à Montreal par exemple. Or, un simple voyage peut générer jusqu’à plusieurs années d’éloignement pour les personnes concernées.

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En 2018, il y a eu plus de 21 000 visites de patients cris dans le Sud, pour la consultation de médecins spécialistes. De nombreux patients cris envoyés au sud pour y être soignés ont le droit d'être accompagnés d'une personne, par exemple un membre de leur famille, pour avoir un soutien voire un interprète. Dans le département dirigé par Helen, une cuisine commune, une salle d’activités et une salle spirituelle ont été construites.  Quand ils vont dans ces espaces, ils sont ensemble et oublient qu'ils sont à Montréal, explique Helen, ajoutant que beaucoup de patients sont des survivants des écoles résidentielles. Aujourd’hui, Helen a trois enfants et est installée à Montreal. Et un jour sûrement, nous marcherons de nouveau ensemble sur les routes de France.

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07 juil. 20

République dominicaine - Une journée à Saint-Domingue

Saint-Domingue, 05 Septembre 2019. Le Diario Libre, journal d'information dominicain, présente dans un de ses articles le proces de Maurice le coq, durant lequel le tribunal de Rochefort a donné raison ce jeudi à la propriétaire du coq Maurice, en déboutant de leur plainte les voisins qui l'avaient attaqué pour nuisance sonore. Une victoire pour la ruralité, d'après certains. Mon amie Lery Laura me contacte, amusée, comme son amie qui lui a transmis ce message, lui flânant qu'ils sont divertissants, les problèmes du Premier monde.

Lery Laura

Manu: par premier monde, elle fait référence au monde occidental ?

Lery Laura: en l'occurence, elle se réfère à l'Europe.

Manu: tu considères l'Europe comme le premier monde ?

Lery Laura: ben oui. C'est une expression qui se réfère à l'ensemble des pays dont les citoyens ont un niveau de vie élevé. Cela ne fait pas référence à son âge, exactement. Vous ne l'utilisez pas en français, ou veux-tu dire que le terme peut être questionné ?

Manu: non, pas vraiment, il me semble. Et me vient à l'esprit une  interrogation: Y a-t-il des ressentiments, en République dominicaine, vis-à-vis de l'Europe ?

Lery Laura 2

Plage El Valle

Lery Laura:  en général, non. Il y a de petits groupes qui, dans le juste désir de reconnaître la valeur de notre héritage afro, sont un peu polarisés contre la partie blanche. Mais ils sont très rares. Aussi les gens avec une position politique anti-impérialiste en général, qui vivent ceci très sérieusement. Mais je ne pense pas qu'il y ait du ressentiment. Le Dominicain "moyen" n'a pas assez de formation politique pour développer ce ressentiment :).

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Plage de la province de Pedenarles

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Rio Las Cuevas, près de la ville de Padre las casas, ville d'origine de Lery Laura

05 Juillet 2020. La République dominicaine élit son président en pleine pandémie. "Après huit années ans de mandat de Medina et huit de Fernandez, il y a une fatigue logique de la population, mais, surtout, un ras-le-bol face aux scandales de corruption et au manque de réponse de la justice" écrit le journal Le Monde. Un ras-le-bol qui s’était exprimé dès janvier 2017 lors de « marches vertes », quand des centaines de milliers de personnes étaient descendues dans la rue – du jamais-vu dans ce petit Etat insulaire de 11 millions d’habitants.

Manu: que penses-tu de ces manifestations ?

Lery Laura: la République dominicaine est mon pays. Je suis heureuse de vivre sur un beau territoire, plein de surprises naturelles et très riche en termes culturels. Mais notre peuple subit les conséquences d'une institutionnalité très faible. Cela se traduit par un niveau élevé de corruption dans l'administration de l'État et des services publics précaires. Pour changer cela, nous, Dominicains, avons une très grande tâche devant nous. Le chemin qui nous attend est immense, en termes d'autonomisation des citoyens, mais ces dernières années, nous avons pris des mesures très précieuses. Trois mouvements citoyens, principalement ou initialement animés par des jeunes, ont été d'une grande importance dans ce processus. Tout d'abord, celui des parapluies jaunes, qui visait à obtenir un engagement du gouvernement à accroître les investissements publics dans l'éducation et à améliorer la qualité de notre système public. Nous avons pris nos parapluies dans la rue jusqu'à ce que l'engagement soit pris. Depuis 2013, l'État alloue l'équivalent de 4 % du PIB à l'éducation. La qualité ne s'améliore toujours pas, nous avons cette partie de l'agenda en suspens. Nous savons également que cette tâche ne peut être accomplie du jour au lendemain. Il n'en reste pas moins que nous avons besoin d'un engagement plus important de nos dirigeants en faveur de l'éducation. Cet engagement ne doit pas se limiter à des ressources, il doit également impliquer un grand effort pour administrer efficacement ces ressources et ainsi parvenir à une meilleure éducation du public.

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Los sombrillas amarillas (photo du web)

Le second mouvement est né de l'indignation suscitée par la corruption publique. C'était la Marche verte.

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Lery Laura, à une marche verte

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De nombreuses personnes indignées par la corruption et l'impunité sont descendues dans la rue pour exiger que les fonctionnaires corrompus soient traduits en justice et même que le président de l'époque, Danilo Medina, démissionne en raison de son manque de volonté à lutter contre ce problème. Cette marche n'a pas eu de résultats concrets de type X nombre de soumissions ou X nombre d'arrestations pour corruption, et le président n'a pas démissionné. Mais elle a eu un poids politique important, car l'image de la corruption incontrôlée du gouvernement s'est imposée dans la population. De nombreuses personnes qui étaient autrefois plus ou moins tolérantes à l'égard de la corruption ont cessé de l'être. Le gouvernement dirigé par Medina a perdu de sa popularité, mais il est resté très fort. Les programmes sociaux d'aide économique et alimentaire ont eu un impact significatif sur la préférence électorale des populations les plus pauvres, de sorte que la possibilité que le parti au pouvoir quitte le pouvoir n'a pas été clairement prévue. Mais il y avait plusieurs articulations qui l'affaiblissaient.

Le troisième mouvement est apparu en février dernier, lorsque les autorités ont suspendu les élections municipales en raison de problèmes technologiques, semble-t-il. Alors les jeunes ont lancé un mouvement pour la démocratie. A cette occasion, les citoyens se sont habillés en noir et ont demandé que les raisons de la suspension soient clarifiées et que de nouvelles élections soient organisées le plus rapidement possible. L'événement (la suspension des élections) était si grave qu'il a scandalisé des personnes qui ne participaient généralement pas aux mouvements citoyens. Mais aussi parce que cela se passe dans une situation électorale, toute l'opposition politique manifestait, ce n'était plus seulement les habituels inquiets (la classe moyenne). De cette façon, l'ampleur du mouvement semblait plus grande que les deux précédents. Cette fois, parmi les moyens de manifester en faveur de la démocratie, il y avait les cacerolazos. À 8 heures du soir, nous sommes sortis sur les balcons pour jouer des casseroles pendant cinq minutes, et nous nous sommes tous sentis surpris et heureux de participer à ce grand concert que pratiquement toute la ville a offert. Les gens se sont sentis unis dans leur but, et le sens du village, de la communauté, est devenu plus fort. Le mécontentement était si fort que lors des élections d'hier, le candidat officiel a été battu malgré le fait que le gouvernement ait investi une quantité immense de ressources dans les programmes sociaux et l'aide, espérant obtenir des votes favorables des bénéficiaires et de leurs proches.Le nouveau président n'est pas particulièrement populaire. Beaucoup de gens le perçoivent comme la seule option qui pourrait faire sortir le LDP du pouvoir à ce stade, mais sans qu'on s'attende à ce qu'il mette en œuvre des transformations majeures. Je pense que l'œil du citoyen est plus fort et cela devrait mettre la pression sur le nouveau gouvernement.

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Mouvement pour la démocratie (photos du web)

D'une certaine manière, c'est une percée. J'espère que le nouveau gouvernement sera à la hauteur des exigences de ce peuple.

Manu: tu te sens militante politique ?

Lery Laura: non. Mais je suis une romantique et je soutiens des causes sans issue.

Manu: quel a été ton niveau de participation à ces trois mouvements citoyens ?

Lery Laura: je me suis très impliqué dans le mouvement des parapluies jaunes. Dans la marche verte, c'était moins. Je n'ai assisté qu'aux appels les plus importants des organisateurs. J'ai assisté à deux ou trois manifestations de ce mouvement. Dans le mouvement pour la démocratie, idem.  Soutenir le mouvement sans s'engager auprès des organisateurs.

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Tu aimes ton pays ? Oui. C'est ma maison.

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27 déc. 18

France/Guyane - Une journée dans la Guyane du Sud

10 ans se sont écoulés depuis cette année en Guyane. Déjà. Une autre époque. La vingtaine. Une autre réalité professionnelle. Mais avec cette chance infinie de vivre à l'époque du Web, il devient possible de continuer à lire et s'enrichir de ces petites expériences du quotidien. Via le web, il devient possible de se connecter à des activités humaines lointaines. Ecrivons une dernière fois sur la Guyane avec les photos des expériences et vécus de quelques copains de l'époque.

Débat mouvant par ici, débat mouvant par . Ou comment cet outil, fréquemment utilisé dans le monde de l'éducation populaire, l'est aussi dans ce petit coin d'Amazonie qu'est la commune de Maripasoula, par les agents du Parc amazonien de Guyane, dans le cadre de la semaine du développement durable. Les trente participants ont été invités à se positionner (physiquement!) en fonction de leur point de vue (d'accord/pas d'accord) vis-à-vis de sujets volontairement controversés:

- Un hôpital oui, payer non !

- N'importe quel Maripasoulien a le pouvoir de décider !

- L'abattis, c'est l'avenir !

Durant deux heures, ils ont débattus, défendu des arguments, se sont laissés parfois convaincre par le camp d'en face.

Maripa-Soula

Débat mouvant à Maripa Soula (photo d'ici)

Dave, un copain de l'époque, exerce une variété d'activités en lien avec le développement local en Guyane. L'une d'entre elle, présenté dans le numéro 21 de la revue "Une saison en Guyane", a consisté en la réalisation d'un documentaire présentant un rite de passage à l'age adulte d'un lycéen amérindien, au sein de la commune de Camopi: le Maraké. Comme l'indique sa page Wikipédia, le Marake est un rituel de passage de la puberté à l'âge adulte chez les jeunes Amérindiens du plateau des Guyanes, et constitue un moyen privilégié pour renforcer la cohésion du groupe et celle de la communauté. Son documentaire en est un beau témoignage...dans cette interview est présenté l'origine du documentaire: "pourquoi ce documentaire ? C'était une invitation de la part du chef coutumier Wayampi, Jacky Pawey, à filmer les danses Wayampi, pour conserver notre mémoire et pouvoir les montrer aux futures générations." En le regardant, on y voit une femme amérindienne expliquant la légende de la fourmi dans le Maraké : "c'est l'histoire d'un homme, un chasseur qui un jour avait tué des vautours...furieux, le grand chef des vautours descend de son royaume pour capturer l'homme. Il lui dit: maintenant, tu seras mon serviteur, va me chercher de l'eau. L'homme se rend à la rivière...en recueillant l'eau de la rivière, il constate que sa callebasse est percée de toute part. L'homme se demande : comment vais-je faire ? Sur son chemin, il rencontre la fourmi noire toucango. Il lui dit: je dois aller chercher de l'eau pour le chef des vautours, mais la callebasse est trouée. La fourmi prend la callebasse, la remplit d'eau et comme par enchantement l'eau reste à l'intérieur. L'homme se demande : quel est ce prodige ? Curieux, il touche l'eau et toute l'eau se renverse. Il se dit: comment vais-je faire maintenant ? Au loin, il aperçoit de nouveau la fourmi noire et il l'appelle, et de nouveau la fourmi vient l'aider. L'eau reste dans la callebasse, bien qu'elle soit trouée. L'homme rapporte donc la callebasse de nouveau, au grand-chef vautour. Depuis ce jour, la fourmi est l'alliée de l'homme. C'est elle qui lui transmet le savoir."

Dave_Beneteau

Le Marake de Brandon, sur l'Oyapock

Un autre jour, Jody, un autre copain de l'époque, photographe (re)connu dans le département, est peut-être en train de couvrir une manifestation de ses belles photos dont certaines se retrouvent sur la toile.

Photos Jody 1

Jody

Et puis, ici ou là, une variété d'acteurs contribuent à la vie du Parc. Certains sont des scientifiques qui travaillent sur une variété de projets de recherche dans le but de mieux connaître les milieux naturels guyanais. D'autres sont des agents techniques divers et variés.

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Agents du parc amazonien de Guyane (photos du parc)

Photo Parc

Connaissez-vous cette espèce ?  Grenouille taupe-étoilée, crapaud fouisseur ou grenouille à nez de porc... autant de surnoms pour la Synapturanus sp. qui a la particularité de vivre sous terre. Elle a été découverte sur le Mont Itoupé en 2016.

Photo parc 2

Voilà, clôturons cet article et la thématique "Guyane" en citant cette affirmation de mon manager de l'époque: "en un an ici, tu as juste dégrossi les grandes lignes du département. Il faut beaucoup plus de temps pour le connaître"...et laissons-nous imaginer quelques tranches de vie terrestre sur la base de ces petites rencontres internationales que le quotidien permet de faire facilement au jour d'aujourd'hui en Europe. A bientôt !

Photo Parc Guyane

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20 oct. 18

Une souris et...ce blog : 10 ans, un petit bilan !

Alors que ce blog est entré dans sa onzième année de vie, et si on faisait un petit bilan ?

Dublin, 2007-2008 : départ en Irlande, découverte de la photo, et du blogging. Des messages postés vite faite bien fait, depuis un café internet, dans une année post-étude et post-bassin lémanique, permet de davantage s'ouvrire à l'Europe. Une autre époque. Le contenu n'est pas trop réfléchi, et propose quelques éléments descriptifs de l'ordre de la vie privée : rencontres internationales, découverte de l'île, premières expériences professionnelles post-études. Cayenne, 2008-2009 : là-aussi, une autre époque. Le blog commence à se structurer, à avoir un contenu davantage technique, plus poussé. L'expérience guyanaise est forte, car faîte de nombreuses nouveautés : continent, emploi, climat, nature...ces expériences de mobilité internationale donnent de belles envies pour se lancer dans un engagement associatif dans le monde du volontariat, relaté par quelques articles ici où là, toujours dans une logique de loisir et de doucettes réflexions : ce blog n'est pas un blog professionnel.

Après 10 ans, le lectorat se veut réduit. 150 000 visiteurs environ, avec un nombre de pages par personne proche de 2. Peu de commentaires, en dehors de ceux des copains. Et puis du côté du rédacteur, les envies changent aussi : moins de plaisir à photographier. Des idées d'article, mais avec moins d'inspiration pour les rédiger. Envie de découvrir de nouvelles activités de loisir. Et puis, tout aussi important, envie de repasser en mode plus discret et intime. Parler de ses expériences fait partie de la vie, représente une envie voire un besoin à certains moments de la vie. Et parfois, c'est l'inverse. Au jour d'aujourd'hui, c'est le cas...plus d'envie de parler de soi, plus envie de photographier, et un manque de plaisir à prendre du temps pour alimenter le blog...alors, que faire ? Le fermer ? Faire une pause significative avant de retrouver de la motivation ?

Petit à petit germe toutefois une idée: et si ce blog personnel continuait pour parler uniquement d'autrui ? Pour revenir à un contenu plus simple, moins théorique, tâchant d'affirmer une seule chose : "le monde sera celui qu'on s'imagine". Les journaux et leur site web proposent toujours le même contenu, car c'est leur objectif vital. Tout ce contenu n'est que lié à la politique, l'économie, les catastrophes, les guerres etc. Et si on essayait d'avoir un regard plus simple, celui de toutes ces personnes dont on ne parle jamais mais dont la tranche de vie mérite aussi une attention. Cultivons un monde, sur la base de ces rencontres, dans lequel :

  • on parlera peu de soi, mais beaucoup des autres;
  • chaque situation présentée sera considérée avec la même valeur;
  • on ne parlera que de choses positives;
  • on ne parlera (presque) pas de politique, un peu des politiques publiques, et beaucoup d'êtres humains.

Je ne trouverai peut-être pas l'inspiration à continuer ce blog...mais je vous invite à venir y jeter un coup d'oeil une fois de temps en temps.

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09 mai 18

Petite pause

Petite pause dans ce blog...plus d'inspiration...reprise dans quelques mois.

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17 nov. 17

Une souris et...Kero & Ocu, artistes roumains

Baigner dans le monde du travail volontaire permet notamment d'être au contact, sur des projets, avec des personnes exerçant une variété de métiers: tailleurs de pierre, charpentiers, animateurs professionnels...mais aussi artistes. En ce mois de septembre 2017, me voilà au contact de 2 artistes roumains venus participer à la réalisation d'une fresque au sein de la commune de Clermont-l'Hérault, dans le cadre d'un échange de jeunes Erasmus+: Kero et Ocu. Ce beau couple, originaire de Cluj-Napoca, est à Montpellier pour une dizaine de jours, dans le cadre d'une exposition et pour la réalisation de la fresque. C'est ensuite tout naturellement que je me penche sur leur page facebook pour m'évader un peu dans cet univers méconnu.

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Ces rencontres sont riches et elles proposent une autre manière de s'investir dans les sociétés humaines. Une autre manière de percevoir le monde. Une manière de s'engager avec plus de coopération, où, comme le propose le dernier editorial de Concordia, de devenir progressivement un esprit libre: "au départ, il y a toujours une impulsion individuelle, personnelle et singulière. Vouloir se rendre utile, aller à la rencontre de l'autre, voyager, intégrer un groupe et se découvrir des savoir-faire inédits. Se mettre en mouvement avec humanisme, voilà l'essentiel. Déplacer son centre de gravité vers un ailleurs, chercher le contact avec l'inconnu, pour mieux se comprendre ensuite soi-même. Devenir un esprit libre. Etre un esprit libre n'est pas aisé. Cela passe par la pratique, l'échange, sans relâche : afin que le mouvement initié se confronte à d'autres réalités vécues, y trouve de l'écho et puisse être encouragé.

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Les patrimoines historiques, environnementaux et sociaux sont nos biens communs. Ils ne se limitent pas à une commune, une région ou un pays. Ils sont des objets à défendre, à valoriser. Ils ont leur place dans l'espace social et nous devons poursuivre nos efforts pour les générations à venir. C'est l'intérêt général qui prime dans nos actions.

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Qu'en pensent Kero et Ocu ? Je ne sais pas. Ces deux compères sont allés peindre un mur ailleurs, laissant leur trace dans les jeunes esprits des héros de ces projets : Arpi d'Arménie ou Liza d'Allemagne. Il y a eu échanges sur le patrimoine historique des pays respectifs de chacun. Et aujourd'hui, les voilà sur un autre mur, quelque-part en Europe. Une vie de bohème sur les routes du vieux continent, dans les petits villages comme les métropoles mondialisées.

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Une belle rencontre, parmi tant d'autres, qu'offre le monde du travail volontaire.

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08 avr. 17

Une souris et...Esra & co, rencontres franco-turques en France

Une des conséquences de la rencontre interculturelle est celle d'ouvrir doucettement son esprit à de nouvelles réflexions, à de nouvelles envies, d'évoluer un tant soit peu dans son rapport à l'existence, à l'altérité, de rester mobile et souple, intérieurement et sociétalement. S'il y a bien un pays pour lequel mon intérêt, en tant que Terrien lambda, a considérablement évolué depuis quelques temps, c'est bien la Turquie. Pourquoi donc ? Est-ce le fait d'avoir cotoyé quelques personnes de ce pays dans le cadre des échanges internationaux et de Concordia ? En tout cas, ce n'est sûrement pas le traitement médiatique qui est fait de la politique de ce pays dans le contexte actuel de la région, qui influencera mon intérêt. Faire attention à la TV, toujours, voire ne jamais la regarder, sans doute. Croiser les regards des différents journaux pour tenter de se faire un avis sur un sujet, aussi. Et bien sûr, toujours, bien avant le reste, essayer d'être en contact, même virtuellement, avec quelques habitants du territoire interrogé. Le plus intéressant, même sans sortir de chez soi. Partager le "Manière de voir" des journalistes, partager les manières de voir des copains. Alors pour un tout petit peu mieux "connaître" la Turquie, lisons avec intérêt ce numéro 132, et évadons-nous un peu avec quelques belles photos des copains turques.

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Des copains turques, des manières de voir, et des Manière de voir

Le pays subit des évènements politiques importants depuis quelques années, et il est intéressant d'associer certains évènements médiatisés avec une expérience personnelle. Ainsi, un article du Manière de voir cite Beytö, un jeune Kurde de 18 ans, sans emploi : pour lui, les jeunes aimeraient avoir des lieux pour se rencontrer, découvrir de nouvelles idées. Mais c'est surtout la mentalité qui doit changer. Peut-être qu'Esra, une belle personne dont je vous avais présentée les motivations à venir faire un SVE aujourd'hui réalisé à Lyon, pourrait le contacter et le mettre en relation avec son mouvement de jeunesse, Yasom ? Lors d'un de mes échanges avec elle, elle m'avait indiqué que l'organisation montait notamment des workshops d'éducation interculturelle à destination de la jeunesse de Turquie.

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Yasom, organisation de jeunesse turque d'Esra

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Esra, volontaire SVE sur un chantier international, 2016

Reyhan, jeune femme de 27 ans, avec qui j'ai animé ce beau chantier international de Mouleydier en août 2015, était volontaire SVE au sein de la délégation Aquitaine de Concordia. C'est la première Stambouliote que je rencontre. Mon premier contact avec elle se fait par mail le 13 juin 2015. Ce jour-là, elle m'écrit dans un français presque parfait : bonjour Emmanuel ! Je m'appelle Reyhan, je suis turque et je suis actuellement en SVE à Concordia. je serai l'animatrice vie de groupe avec toi dans le chantier de Mouleydier. J'ai déjà fait trois chantiers il y a quelques années et je pars en formation d'animateur ce week-end. Cette semaine j'ai visité le chantier et c'est super joli. Le travail c'est de nettoyer les pierres et les murs autour d'un canal et même si je connais pas grand chose, il semble assez facile.

Le Manière de voir propose un article sur les chemins escarpés du pluralisme. Extraits. "De plus en plus, et pas seulement en Turquie, la démocratisation et l'autoritarisme vont main dans la main." Yesim Arat, professeure de science politique à l'université Bogazici, soulignait ce paradoxe durant l'été 2013, alors que les Turcs tentaient d'analyser l'impact des mouvements de contestation qui avaient éclaté à Istanbul et s'étaient étendus à tout le pays. Les manifestants s'étaient mobilisés contre un projet de développement du parc Gezi, au coeur d'Istanbul, qui liquidait un des derniers espaces verts dans le centre-ville. Leur colère avait été alimentée par la réponse autoritaire et arrogante du premier ministre Recep Tayyip Erdogan à leurs revendications."

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Reyhan, dans une manifestation à Istanbul

("Ne croyez pas. Un jour, la direction du vent qui vénère le soleil et le pénis changera certainement")

Bien sûr, nos échanges sont le plus souvent généraux, sur la vie de tous les jours, comme tout échange normal entre 2 Terriens. Et grâce à nos amitiés facebook, il est possible de découvrir quelques scènes de vie de cette lointaine Turquie, plus douces et positives que les photos médiatiques des évènements récents. C'est ainsi que je pioche ces belles scènes de vie stambouliotes de ce début du 21ième siècle.

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 Scènes de vie à Istanbul

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Mais à Concordia, par définition, ce n'est pas une rencontre internationale que l'on fait, mais beaucoup...lorsque je vivais à Clermont-Ferrand, j'ai eu la chance de loger deux nouveaux volontaires SVE turques, Irem et Ibrahim. Hé oui, dans ce beau monde des échanges internationaux, les organisations turques sont particulièrement actives et envoient nombre de jeunes adultes du pays sur des projets en Europe ou dans le Monde. Irem et Ibrahim viennent de finir des études en sciences politiques à Istanbul, et notre amitié facebook me permet de piocher ces deux photos pour m'évader un peu dans cette ville.

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 Une journée à Istanbul, 2016, avec Irem, tout devant, et Ibrahim, tout à droite

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Irem et Ibrahim, à gauche, avec leurs potes, posant comme les acteurs d'une série star en Turquie, Aşk-ı Memnu

Irem, installée depuis 6 mois en Auvergne, me confie être membre des Stambouliotes, un groupe facebook de rencontre entre Français et Turques qui veulent apprendre le Français, lors de soirées polyglottes, notamment au café des Augustes. Nous évoquons aussi la situation d'une partie des Franco-Turques, ces Français issus de l'exil des générations précédentes. Elle en discute avec une de ses amies, et évoque les grandes difficultés d'une partie de ces personnes à vivre au sein du territoire national. Elle me dit aussi avoir le sentiment qu'une partie de ces personnes ne vivent aujourd'hui pas comme les Turques de la Turquie du 21ième siècle, mais comme la Turquie d'"avant".

A Reignier, commune un peu triste de Haute-Savoie, au Poulpe, principal lieu de socializing du canton, je rencontre en ce mois de novembre 2016 trois Franco-Turques qui travaillent dans une entreprise de BTP. Ils ont grandi en France et sont très sympas. Peut-être qu'avoir été proche de Reyhan et Esra en 2015 m'aura donné plus spontanément envie de discuter avec eux que je ne l'aurais fait plus jeune. L'un me dit qu'ayant grandit ici, il est français. Logique. Qu'il a hésité à un moment à partir s'intaller en Turquie, mais n'y est pas arrivé. Un autre me dit, que Turque ou Français, on s'en fiche, c'est sans importance, c'est la même chose. Alors qu'il y a actuellement une sorte de fixation médiatique sur les notions identitaires en Europe, finissons ce petit article sur ces belles rencontres franco-turques par des extraits de la chanson Maché Becif des artistes de la Dub Inc :

Chante ta version mais chacun à la sienne,

on a rien en commun mais j'te dis "pas de problèmes",

chacun ses convictions, chacun sa mise en scène,

même couleur dans nos mains, malgré notre épiderme,

les consonnes peuvent se lire s'il y a des voyelles,

le futur de nos vies se conjugue au pluriel

je n'ai aucune réponse, que des questions,

rien ne me convient dans toutes les explications

ce qui s'annonce n'est pas ma direction,

et si je me trompe d'où viendra la sanction ?

Qui peut croire nous imposer, un seul regard sur notre idéal ?

On ne fait que rechercher, un équilibre entre le bien et le mal

Quand l'eau est trop profonde je reste sur la rive,

Noyé dans un désert, une terre aride,

Et quoi qu'il arrive, il faut trouver l'équilibre,

entre accepter nos chaînes et rester libre,

et tant qu'il le faut !

Prévenir les autres de la dérive,

car beaucoup d'entre nous sont unanimes,

Et tant qu'il le faut !

On le dira dans toutes nos rimes :

LE MONDE SERA CELUI QU'ON S'IMAGINE !

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04 oct. 16

France/Auvergne/Puy-de-Dôme - Une année à Clermont-Ferrand

Ah, la Terre du milieu. Belle image que le Gorafi a proposé comme nom de la nouvelle région Auvernge-Rhône-Alpes. Mes quelques représentations sur l'Auvergne et sa préfecture régionale, Clermont-Ferrand, étaient plutôt négatives. Une opportunité de logement m'aura induit à m'y installer temporairement...et quelle excellente surprise ! Et pourtant, certains reportages le confirment, la ville souffre plutôt d'une mauvaise image pour beaucoup de Français de métropole, et n'attire pas plus que cela. Pour pallier à ce déficit, la collectivité régionale donne des coups de mains financiers...mais pourtant, quelle qualité de vie !

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Printemps 2015. Il y a encore de la neige sur le Puy-de-Dôme. Il fait froid dans les petites ruelles qui mènent au Home Dome. D'un coup, je retrouve Jana, une copine allemande rencontrée dans le cadre d'un engagement au sein de l'Alliance européenne des organisations du service volontaire international, qui est présente en Auvergne dans le cadre d'une formation européenne pour les formateurs d'animateurs. Ce jour là, je me demande bien dans quelle ville j'ai mis les pieds. Car c'est la connotation de grisaille qui prédomine dans mon imaginaire : les couleurs lave des bâtiments, et bien sûr, l'industrie pneumatique bien connue.

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Mais rapidement, le ton change. Grâce à la découverte d'un excellent café-lecture, le café des Augustes, et du centre-ville : le jardin Lecoq, la place de Jaude, les ruelles vivantes, les multitudes de terrasses un peu partout, la cathédrale qui surplombe la ville et en offre au grimpeur une vue à 360°. Clermont-Ferrand fait sans doute partie de cette France des métropoles que décrit le géographe Christophe Guilly dans son livre médiatique sur la France périphérique. Selon lui, miroir des dynamiques économiques et sociales, les métropoles constituent des vitrines de la mondialisation heureuse, et illustreraient la société ouverte, déterritorialisée, où la mobilité des hommes et des marchandises est source de création d'emplois, de richesse et de progrès social. Dans ces territoires dans lesquels sont inclues les quartiers des politiques de la ville, les dynamiques de gentrification et d'immigration ont en effet donné naissance à des territoires très clivés, favorisant ainsi une inégalité sociale et culturelle sans précédent. Mais pourtant, si les tensions sociales et culturelles sont bien réèlles, le dynamisme du marché de l'emploi permet une intégration économique et sociale, y compris des personnes précaires et immigrées. A Clermont-Ferrand, un des symboles de la ville est la muraille, barre HLM assez impressionnante mais située à quelques centaines de mètres des bâtiments universitaires. En opposition, la France périphérique, territoires à l'écart des métropoles, serait la source des futures radicalités sociales. Il est intéressant de lire ce genre d'écrits de géographie ou sociologie et de réfléchir à son propre vécu dans la société française, ou toute autre territoire. En reprenant l'exemple de mon expérience de vie à Ambérieu-en-Bugey, il y a des comparaisons possibles entre la relative solitude sociale vécue à l'époque, parfaitement mise en opposition avec des évènements interculturels tels que les soirées couchsurfing, polyglottes et concordia vécues ponctuellement à Lyon. Finalement, bien que le Bugey soit une région agréable à vivre pour une personne souhaitant s'installer en campagne, il est certain que le vécu dans la France des métropoles est plus riche en échanges interculturels. A Clermont-Ferrand, je retiendrai avec plaisir le fait que mes anciens voisins étaient chinois, et ont été remplacés par des étudiantes algériennes.

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Alors oui, à titre personnel, cet interculturel quotidien est vécu de manière très heureuse, même si, malgré cette prise de position utopiste dans laquelle j'imaginais que ce pourrait être le cas pour tout le monde, il ne l'est pas pour tous, à l'image de cet homme qui a méchamment demandé à un voisin de rue de retourner dans son bled. Quant à Clermont-Ferrand, c'est donc une belle surprise. Et puis qui dit Clermont, dit Auvergne. Et prendre le temps de visiter les petits villages aux alentours de la préfecture n'est que source de plaisir. Alors oui, ces fichues représentations qu'on peut avoir sur un territoire, une région, un pays, gare à elles et aux erreurs de perception qu'elles peuvent induire !

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11 sept. 16

Une souris et...Lucette : passons quelques frontières...(2)

Lucette Colin propose un excellent chapitre sur la dimension éducative du passage de frontières et des séjours à l'étranger. Car les expériences acquises durant la jeunesse (ou plus tard, bien sûr) peuvent donner envie d'inscrire la mobilité internationale dans ses choix personnels et professionnels...et qui sait, peut-être que le futur me donnera des opportunités de travailler dans le Nord de l'Europe...ou dans le Sud de l'Afrique !

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Plus fondamentalement, le problème est que ces séjours engagent des pratiques et des discours encore très diversifiés et qui nous renvoient au flou qui entoure ces notions d'apprentissage culturel, d'apprentissage interculturel où la prégnance idéologique moralisante, voire militante est énorme, qui conduit à naviguer d'une chosification et naturalisation de l'approche de la culture (s'extasier par exemple devant certains traits culturels in fine racialisés) à la négation des cultures (on est tous pareil). Le mauvais infini éducatif joue aussi des tours si l'on prend en considération les objectifs des actions de formation ayant l'ambition de développer des compétences interculturelles. Ainsi cette déclinaison pourtant parfaite proposée par Demorgon et al. (1996) sur les objectifs des séjours :

une visée pragmatique d'adaptation à des contextes étrangers grâce à l'acquisition de compétences et de savoirs nouveaux élaborés à travers l'expérience de la rencontre ou du séjour dans un autre pays. Cette visée correspond à l'existence de besoins et de demandes sociales entraînées par la multiplication des échanges, l'essor du tourisme, le commerce international, l'immigration, etc;

une visée éthique tendant à une tolérance et à une compréhension de la différence, à une lutte contre les diverses manifestations de discrimination, de xénophobie et de racisme;

une visée esthétique d'enrichissement de nos références artistiques, d'accès à d'autres oeuvres de civilisation : littératures, musiques, arts plastiques, danses, cuisines, etc;

une visée psychosociologique correspondant à une réflexion et à une expérience personnelle concernant le rapport à l'identité culturelle et l'implication de chacun dans cette identité. La relation à d'autres identités peut amener une meilleure connaissance et compréhension de soi et de l'autre;

une visée anthropologique de connaissance des cultures comme systèmes complexes, évolutifs et changeants, d'habitudes, d'opinions, de valeurs, de créations partagées par des personnes qui s'en trouvent assez profondément liées et identifiées ensemble;

une visée de critique politique, sociale, économique prenant en compte les phénomènes d'aliénation et de déracinement des êtres humains, les phénomènes occasionnés par la mobilité accrue, la technicité et la bureaucratisation dans nos sociétés;

une visée politique de rapprochement entre les peuples, de promotion d'un esprit de coopération, de traitement des conflits afin d'éviter les violences et les guerres et de parvenir à construire un ordre européen et mondial plus juste, plus solidaire, plus démocratique;

une visée prospective tournée vers la constitution d'un monde où les réalités opposées ne sont pas systématiquement prises comme bases de camps en lutte entre eux, mais comme bases d'une explication, d'une compréhension, d'une recherche de solutions;

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Carte du monde selon l'Australien Stuart McArthur, 1978

Comme l'écrit Lilian Thuram dans son livre "mes étoiles noires", non, cette carte n'est pas à l'envers. Les cartes que nous utilisons généralement placent l'Europe en haut et au centre du monde. Elle paraît plus étendue que l'Amérique latine alors qu'en réalité, elle est presque deux fois plus petite : l'Europe s'étend sur 9.7 millions de kilomètres carrés et l'Amérique latine sur 17.8 millions de kilomètres carrés. La carte selon la projection de McArthur questionne nos représentations. En effet, ce géographe australien McArthur, en 1978, a placé son pays non plus en bas et excentré, mais en haut et au centre. Placer l'Europe en haut est une astuce psychologique inventée par ceux qui croient être "en haut", pour qu'à leur tour les autres pensent être "en bas". C'est comme l'histoire de Christophe Colomb qui "découvre" l'Amérique. Sur les cartes traditionnelles, deux tiers de la surface sont consacrés au "Nord", un tiers au "Sud". Pourtant, dans l'espace, il n'existe ni Sud ni Nord. Mettre le Nord en haut est une norme arbitraire, on pourrait tout aussi choisir l'inverse. Rien n'est neutre en terme de représentation. Lorsque le Sud finira de se voir en bas, ce sera la fin des idées reçues. Tout n'est qu'une question d'habitude.

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Carte du monde de Peters [*Heu...c'est ton destin !]

En 1967, Arno Peters, un cinéaste allemand, a conçu une projection de carte identique à la projection orthographique de Gall et l'a présenté en 1973 comme une nouvelle invention. Il l'a présenté comme une solution supérieure à celle de la projection de Mercator, utilisée couramment dans les cartes du Monde. La projection de Mercator augmente de plus en plus les tailles des régions en fonction de leur distance à l'équateur. Cette inflation a pour conséquence, par exemple, une représentation du Groenland qui est supérieure à l'Afrique, qui est une zone géographique 14 fois supérieure à celle du Groenland. Comme une grande partie du monde technologiquement moins développée se trouve près de l'équateur, ces pays apparaissent plus petits sur une Mercator et donc, selon Peters, semblent moins importants. Sur la carte de Peters, en revanche, des zones de taille égale sur le globe sont également de taille égale sur la carte. En utilisant cette projection, chaque nation apparaît avec sa taille correcte.

Mais revenons aux recherches de Lucette Colin et de ce formidable livre sur l'éducation tout au long de la vie : le dernier problème de ces expériences de mobilité internationale nous semble être la réintroduction d'une échelle de valeurs s'étayant sur un interculturel égalitaire (dispositif construit en tant que tel), ou de fait inégalitaire (migrations, exils). Le premier serait le signe d'une ouverture en soi du sujet alors que le second impliquerait que le sujet fasse la preuve de son ouverture (se confondant alors très souvent avec l'intégration). Si nous ne sous-estimons pas la violence inhérente aux contextes de migration subie et ses effets pour le sujet, nous constatons néanmoins que cette mobilité de fait est regardée avant tout comme porteuse d'handicap alors qu'elle était à contrario posée comme ressource. Ou alors cette mobilité est déniée en tant que fait. Lucette a été ainsi conduite à participer à un programme expérimental de l'OFAJ partant de la constatation que les jeunes des milieux défavorisés étaient généralement sous-représentés dans les échanges et les activités internationales mises en place et qu'ils demeuraient souvent inatteignables par les démultiplicateurs des échanges franco-allemands. Sur ce point les professionnels de l'animation socioculturelle impliqués dans les échanges internationaux, faisaient remonter les difficultés auxquelles ils étaient confrontés d'intéresser, de mobiliser dans leurs projets de jeunes de milieux sociaux défavorisés, en particulier en provenance de l'immigration, décrits alors comme rétifs à une mobilité.

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Volontaires internationaux en grève !

Si cette constatation est un fait (ces jeunes ne participent pas [où très peu, et nuançons toutefois en précisant qu'on ne parle pas des jeunes accompagnés par des structures socio-éducatives] aux échanges internationaux à l'intérieur de l'Europe), ce n'est parce qu'ils manqueraient naturellement de mobilité, c'est parce qu'ils n'ont pas suivi les trajectoires scolaires et sociales les engageant naturellement dans ce type de mobilité. Ils ont tous par contre une expérience de va-et-vient entre le lieu d'habitation et le lieu d'origine et bénéficient parfois d'un éclatement familial dans l'exil qui les conduit à se déplacer en Europe. Mettre au travail la question de la mobilité et ses enjeux pour les mineurs (mais qu'ils soient issus de l'immigration ou non) dans son lien avec une autonomie productive (autonomie par rapport aux deux institutions éducatives principales que sont la famille et l'école) est une chose, postuler que des itinéraires de mobilité n'ont aucune vertu et ne valent pas la peine d'être explorés en matière d'effet de formation en est une autre. C'est parce que les échanges internationaux posent directement, de manière évidente, la question de l'étranger, qu'ils peuvent être interrogés comme expérience de l'altérité. La question de l'étranger, nous rappelle Jacques Derrida, est autant une question venue de l'étranger qu'une question adressée à l'étranger. Cette expérience de l'altérité est donc corrélative d'une expérience de décentrement. La sortie "de son monde" engage le sujet dans d'autres circuits, d'autres formes sociales et culturelles qui situent autant l'étranger dans l'autre que l'étranger en soi. C'est en cela que l'expérience du quotidien revêt ici toute son importance dans le sens où le quotidien, dans sa répétition, dans sa familiarité, dans son insignifiance même, représente une sorte d'évidence d'allant de soi jamais questionné et jamais explicité. Pourtant, la familiarité constitutive du monde de la vie est débordée sans cesse par de l'extra-quotidien. Mais si le quotidien s'ouvre sans cesse sur l'inconnu au point d'en retirer sa substance vitale, il ne tente pas d'en faire l'expérience. Au contraire, le trait caractéristique du monde quotidien est de chercher perpetuellement à domestiquer l'horizon flou qui l'entour par le biais de rituels de familiarisation. Il recentre l'univers infini sur le monde clos de la familiarité où il trouve une assurance, où il entre dans l'ordre des choses."

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Mariage à Paramaribo, Suriname, 2009

Cette découverte du quotidien que provoque la traversée des frontières, c'est dans un premier temps la découverte d'un quotidien étrange ou avec des éléments d'étrangeté par rapport à mon quotidien familier. La familiarité pour l'autre de ce quotidien appréhendé par moi comme étrange dérange le rapport familier que j'entretiens à mes schèmes habituels de vie et qui perdent alors le caractère d'un ordre sûr, ordinaire, non questionnable. Cette découverte met en scène une "inquiétante étrangeté" du familier et qui, en cherchant son sens, provoque une sensibilité à l'altérité rarement aussi mobilisée dans le chez soi protégé par des frontières.

Au niveau des processus psychologiques, ce décentrement permet une possibilité de labilité identificatoire qui engage la construction de soi, la plasticité de la construction identitaire. Cela s'exprime souvent banalement par une mise en avant d'un changement personnel : impression d'avoir vieilli, d'avoir mûri, d'avoir changé, de ne plus être le même. Elle correspond à une mobilité de la représentation de soi/de l'autre ; elle est production de soi et ouvre de nouveaux projets. Ce changement personnel s'appuie sur des phénomènes de désidentifications liées à une conscientisation de certaines identifications qui peuvent alors se détacher de soi, et être remises éventuellement en cause. Le sujet est disponible, tout autrement, à son monde de subjectivation. A partir de là, l'expérience n'est plus une parenthèse, mais s'intègre et prend place dans l'histoire personnelle. Cette "mobilité" nous semble essentielle, mais elle est la plus problématique; le processus de changement, comme le montrent les travaux psychanalytique, devant se conjuguer obligatoirement avec la permanence du fait que le sujet est à la recherche d'un rapport de continuité entre passé, présent et futur (anticipé) et qu'il doit même en être assuré pour ne pas être et se sentir hors histoire. Changer implique qu'une différence se glisse entre passé, présent et futur anticipé, où le "je" qu'il est et qu'il sera n'est plus identique au "je" d'autrefois. Cette différence engage donc la construction identitaire et rend compte d'une labilité identificatoire qui engage des temporalités diversifiées. La mobilité ne doit donc pas être entendue comme un mouvement linéaire progressif; il y a des moments de stagnation, de régression, de fixation qui impliquerait un suivi à plus long terme pour mesurer véritablement les effets positifs de tels programmes chez les participants. Cette approche nous oblige à penser l'apprentissage comme autant de désapprentissages dans le sens du "Meurs et deviens" de Goethe. Si l'altérité engage un questionnement éthique (ne voir ses semblables que dans son groupe d'appartenance, reconnaître seulement ses semblables dans l'espace du même et non pas de l'autre), elle est au fondement même du sujet, dans le sens où le règne de l'hétéronomie est premier et que l'autonomie est déjà une reconnaissance de ce régime. La dimension relationnelle et identitaire de la question culturelle engage les limites et les frontières symboliques qui fondent les identifications mutuelles, et permet de négocier l'identification du même et la différenciation par rapport à l'autre. Problème psychologique clef en interdépendance avec le politique et le social puisque ces "cultures" parcellaires mises en avant rendent compte très souvent d'un sentiment de domination, de non-reconnaissance sociale, groupale. Ainsi, si les qualificatifs comme beur, black, etc. ne sont pas des catégories anthropologiques, et ne font pas appel aux traits culturels des populations dont sont issus les jeunes qui usent de ces expressions, ils font néanmoins sens, ils renvoient à des signes physiques identifiables comme la couleur de la peau; ils renvoient à ce qui serait une mentalité commune; ils renvoient à une religion commune. Ils renvoient aussi à la réalité d'une ségrégation sociale.

Face au constat d'un Georges Lapassade que nos sociétés contemporaines n'offrent plus de dispositifs d'entrée dans la vie adulte comme pouvaient le permettre les rites de passage, les recherches menées par Mme Colin concluent que les expériences d'immersion, le déplacement à l'étranger extrait le jeune de son contexte familier et correspond à un moment de transition, à une forme donc de marginalisation (au sens de Lapassade) qui peut être lu comme un rite de passage conçu comme un voyage (déconstruction-reconstruction) pour entrer grâce à ce détour par l'étranger dans ce qui lui est le plus intérieur. Mais dans ce grand tour, ce serait en fait soi-même que l'on chercherait. Nous toucherions là à une contradiction : la personne ne serait que centrifuge pour mieux-être centripète. C'est pourquoi nous entendons cette tension dans la dynamique identitaire entre permanence et changement, continuité et rupture, pôle idem et pôle ipse comme dessinant une éducation marquée inexorablement par l'inachèvement. Cette confrontation au différent, c'est une confrontation à l'énigme, à l'innatendu, à l'imprévisible où à la production d'affects ne s'inscrit pas subjectivement, où le travail de symbolisation est difficile puisqu'il n'y a pas de support d'inscription adéquat, de contexte significatif à moins que le sujet ne se fixe dans "l'aliénation de sa vérité". Ces différents extraits de ce très beau livre peuvent être conclues en situant ce concept de mobilité dans la traversée des frontières au-delà de cette évidence du déplacement visible : la mobilité ne serait pas tant un concept temporel ou un concept spatial, mais un concept "productif" : il y a mobilité à chaque fois qu'il y a production, c'est-à-dire qu'il y a engendrement de rapports inédits à l'existence, et donc traversée de frontières.