Ce blog, dans son historique, présente deux expériences de mobilité internationale et ultramarine : une année à Dublin et une année à Cayenne. Alors que cela représente deux grandes expériences pour un habitant de France métropolitaine lambda, il serait dommage d'oublier que pour de nombreuses personnes croisées au coin de la rue, cette expérience est habituelle, voire naturelle. Je pense typiquement à mon ami Philippe.

Dublin, septembre 2007. La porte de ma colocation s'ouvre. Philippe entre. Il vient s'installer à Dublin, pour une période indéterminée, depuis la Martinique. Car comme de nombreux autres habitants d'un des trois départements français d'Amérique (DFA), son espace de vie se situe de part et d'autre de l'océan Atlantique.

Le rapport de l'observatoire de la jeunesse 2014, "parcours des jeunes et territoires", fournit une analyse intéressante de cet espace de vie transatlantique chez les 18-30 ans. Depuis les années 50, le bassin des Caraïbes a été le théatre d'une forte émigration vers les métropoles européennes. Au fur et à mesure que les individus se sont installés ou réinstallés de part et d'autre de l'Atlantique, se sont formés des espaces de liens sociaux, familiaux etc. Les individus vivant de chaque côté sont plus ou moins connectés à ces espaces, selon leur expérience familiale de migration ou leur propre vécu de circulation transatlantique. En parallèle aux migrations se déroulent un va-et-vient de personnes au sein de cet espace de vie transatlantique. Une enquête Trajectoires et Origines (TeO), mené par l'Institut national d'études démographiques (INED) et l'INSEE, fournies quelques analyses sociologiques sur cet espace de vie transatlantique et les pratiques autonomes des 18-30 ans.

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Ce qui peut être vécu comme une grande expérience pour un métro lambda,

n'est que normalité pour de nombreux habitants des DFA

En France métropolitaine, 1 habitant des DFA sur 2 déclare avoir été victime de discrimination dans les cinq ans précédant l'enquête. Ces moments de "renvoie aux origines" sont fréquents au travail, à l'école, dans la rue et même si l"on s'y attend", ils participent à la construction identitaire de ces jeunes. D'ailleurs, il y a une reconnaissance du fait qu'en France métropolitaine, on peut être renvoyé à ses origines tandis que dans d'autres lieux, on peut être plutôt identifié comme "Français". Cette identification "imposée" est d'autant plus mal vécue que certains jeunes ressentent à l'égard des territoires des DFA et de l'"identité antillaise" une ambivalence, qui peut être le résultat d'un moindre ancrage familial sinon d'expériences négatives lors de séjours dans les DFA. On retrouve de la déception exprimée face aux moqueries, aux réactions de jalousie, de méfiance, voire de rejets. Alors qu'ils se reconnaissent une identité antillaise, on leur refuse la reconnaissance de cette identité. Par ailleurs, pour les jeunes élevés majoritairement dans les grandes villes, il y a une difficulté à s'adapter à des sociétés où "tout se sait". En effet, l'interconnaissance est forte dans les îles et la surveillance sociale particulièrement marquée et contraignante. Faits et gestes sont observés et rapportés. Cette dimension est particulièrement difficile à supporter pour des personnes ayant été socialisées dans une société plus anonyme. Enfin, de plus en plus de jeunes se projettent au-delà des confins de l'espace transatlantique métropole-Antilles-Guyane. Si les perspectives de mobilité ont longtemps été ancrées dans cet espace bipolaire, les temps changent. Ainsi, grâce à l'image idéalisée d'une société multiculturelle, berceau du mouvement des drois civiques, les Etats-Unis sont parfois évoqués comme destination de préférence. Maintenant, même avec un niveau d'anglais simplement scolaire, vivre sur le continent américain, en Angleterre ou en Australie apparaît comme une option pour des jeunes qui envisagent parfois leur avenir professionnel et familial ailleurs qu'en France, hexagonale ou ultramarine.

taux de domien par 10 000 habitants

Taux de Domiens pour 10 000 habitants (2008)

Je propose à Philippe de commenter cet article : "cette vision de la mobilité de la jeunesse antillaise est assez juste. Le manque de débouchés professionnels et les possibilités limitées d'y effectuer des études supérieures poussent chaque année une fraction de la jeunesse vers d'autres horizons. Horizons des plus classiques comme Paris et sa région, Toulouse, Bordeaux...mais il devient de plus en plus fréquent d'aller voir "plus loin", je pense notamment à l'Angleterre ou au Canada. A mon avis, il y a également un autre facteur à prendre en compte : quand on a passé les 18 ou 20 premières années de sa vie dans un espace de 1128 km2, l'énergie et la fougue de la jeunesse poussent tout naturellement à aller voir ailleurs ce qui s'y passe. D'un point de vue personnel, cette envie d'aller voir ailleurs m'a pris très tôt. C'est d'ailleurs sans doute pour cela que je me suis très tôt intéressé aux langues étrangères, et notamment à l'anglais. Je me rappelle encore de cette anecdote : je venais d'avoir 10 ans et mes parents venaient d'emménager dans une nouvelle maison. A cette époque, il n'y avait ni internet, ni câble ni box...juste trois chaînes locales diffusant parfois quelques émissions de métropole. Cependant, en bidouillant un peu le poste de télévision, je me suis rendu compte que j'avais accès à la chaîne américaine HBO ! C'était en fait grâce à un voisin qui avait chez lui une immense parabole, et magie de la science aidant, je pouvais capter son signal. Je ne m'étendrai pas sur les heures passées devant cette chaîne à regarder film après film en V.O., un pur régal ! C'est aussi à cette époque que j'ai commencé à m'intéresser aux langues qui me semblaient "exotiques", c'est-à-dire les langues de pays dont le mode de vie me semblait suffisamment éloigné du mien. J'avais par la suite opté pour l'allemand au lycée et le russe pendant les quatre années passées à l'armée après mon bac. C'est d'ailleurs durant cette période militaire que j'ai pu me rendre en Ukraine pour une mission de traduction très intéressante. Entrer à l'armée était également un projet que j'avais eu très tôt car il conjuguait pour moi prise d'indépendance et aventure, mais bien que je n'aie pas été trop déçu sur ce plan, il faut bien admettre que je n'avais pas la vocation militaire. En 2004, j'ai donc quitté l'armée en repassant par la case départ en Martinique, mais toujours avec la certitude de repartir, à l'étranger si possible. C'est un projet que j'ai préparé pendant trois ans: économies, choix de la destination, prospection préalable des entreprises susceptibles de m'embaucher, préparation du CV. Sans oublier de profiter de toutes les occasions d'améliorer mon anglais. Mon travail en location de voitures au contact des touristes étrangers m'a beaucoup aidé à l'époque pour l'expression orale. J'ai également passé beaucoup d'heures à écouter des livres audio en anglais. Et en septembre 2007, ce fut le grand saut ! Aller simple pour Dublin avec les premières nuits réservées en auberge de jeunesse sur Aungier Street ! Pour ensuite m'établir à Phibsboro, que tu connais bien, pas vrai coloc ?! Depuis cette date, j'ai bougé au gré des opportunités professionnelles qui m'ont amené tantôt à Londres, tantôt à Paris...et depuis août 2015, me voici de retour en Irlande ! Pourvu que ça dure ! Mais il faut quand même savoir que dans la tête de beaucoup d'Antillais expatriés aux quatre coins du monde existe un secret espoir de rentrer un jour "à la maison" pour y profiter des derniers instants et y finir sa vie..."

Philippe_Europe du Nord

Philippe, ami martiniquais très attiré par...le froid scandinave !