Tolérance. Citoyenneté. Paix. Voilà les trois termes composant la couverture de la brochure 2015 de Concordia, dans laquelle je m'investis sur mon temps libre depuis 5 ans et qui me permet notamment de me faire des bons copains d'un peu partout en France. Une association dont le projet d'éducation populaire permet notamment, à son échelle, de lutter contre le racisme. Mais alors que je me balladais dans une librairie de Clermont-Ferrand, je tombe sur un livre : "Moi, raciste ? Jamais !" de Rokhaya Diallo et Virginie Sassoon. Celui-ci présente des scènes de racisme ordinaire dans la société française, issus du site internet de FranceTV "Racisme Ordinaire" lancé après les attentats contre Charlie Hebdo. Et je dois dire que mûrir mes connaissances sur le racisme m'intéresse particulièrement. Comme beaucoup de monde, il peut sans doute m'arriver de manquer de tact dans des échanges, sans pour autant être raciste. Il faut dire qu'alors que je n'avais pas beaucoup voyagé avant mon départ en Irlande, j'ai toutefois baigné dans des situations "interculturelles" au sein du bassin franco-valdo-genevois, ne serait-ce que dans les échanges entre français et suisses. La Suisse est à elle-seule un pays composé d'une vingtaine de mini-Etats et, alors qu'un Vaudois "n'est pas" un Valaisan, un Suisse romand "n'est pas" un Suisse allemand. Alors forcément, s'expatrier, partir dans l'outre-mer, baigner dans une association permettant à ses usagers d'utiliser les dispositifs de mobilité internationale permet de mûrir sa compétence interculturelle, d'assouplir son identité et de prendre du recul par rapport à toute forme de guerre de clocher si courante un peu partout dans le monde.

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Ce racisme ordinaire s'exprime dans toutes ces petites phrases et attitudes empreintes de préjugés, que l'on entend ou observe de manière quotidienne. Elles ne sont pas attaquables sur le plan légal, mais constituent néanmoins des micro-agressions. Dans la répétition, elles installent chez l'individu qui les reçoivent un sentiment d'insécurité identitaire. Si, considérées individuellement, ces phrases ne semblent pas problématiques, elles constituent pourtant une atmosphère et un climat de remise en question, voire de rejet. Ayant vécu à Annemasse, Lausanne, Dublin, Cayenne, Ambérieu-en-Bugey, Lyon, j'ai eu des opportunités d'expérimenter ces petites phrases de racisme ordinaire, en les recevant, en les observant, mais parfois aussi en les exprimant, sans méchanceté pour autant.

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Manu, Cayenne 2009: à une Française sympa qui m'avait appris à danser le zouk un samedi soir. SMS : "j'aimerais bien rencontrer une personne Hmong. On reste en contact ?". Pas de réponse. Forcément. Car on retrouve dans cette affirmation la question si courante : d'où viens-tu ? Cette question, que beaucoup posent systématiquement aux personnes dont on considère qu'elles n'ont pas "l'air" tout à fait françaises ne révèle pas toujours une véritable curiosité pour l'endroit d'où elles viennent véritablement, mais présuppose surtout une provenance étrangère. Lorsqu'on se voit confronté à cette question de manière récurrente, cela peut en revanche semer le doute, et conduire à s'interroger : "ma présence ici n'est-elle pas légitime ?" Ce qui est "marrant" dans cette interrogation, c'est qu'elle peut nous traverser l'esprit quand on rencontre une nouvelle personne dans la vie adulte, mais que bien sûr, elle nous paraît débile quand elle est posée à des copains avec qui on a grandit. Trois amis d'enfance français, 2 frères adoptés de Corée-du-Sud et un Franco-Marocain arrivé à l'école primaire en France, sont largement autant français que moi. Alors quel drôle de moment que d'assister à cette question qui leur est posée...et pourtant. Cet habituel rattachement d'une personne française, née en France et parfaitement intégrée à la société française, j'ai pu la constater l'an passé, sur mon chantier de Laurenan, durant lequel une personne, bossant dans une ONG, rappelait à un volontaire français que les femmes en Algérie n'avaient pas la même liberté que les femmes en France. Et lors de nos présentations, ce volontaire n'avait pu cacher un légèr agacement à cette fameuse question. Dans le même style, le livre présente quelques anecdotes:

Elle : "Et toi, tu viens d'où ?"

Lui : "De Lille"

Elle: "Quelle île ?"

Et une autre internaute de préciser, sur le site internet de France TV : "le racisme ordinaire a tellement accompagné mon enfance que je peux prédire la bonne ou la mauvaise rencontre. Oui, le racisme fait le tri. Aujourd'hui adulte, j'en ai plus que marre d'entendre des conneries dès la première rencontre. La question rituelle de l'origine - D'où viens-tu ? - et autres dérivés mois élégants pour toucher la "basanité". S'ensuivent des échanges plus ou moins polis, sur la bienséance de la question, sur l'identité du questionneur (métis lui-même ? ancien combattant des guerres d'indépendance ? juste un curieux innocent à moitié conquis par notre minois/accent étranger ?) et, last but not least, notre capacité mutuelle à la tolérance."

D'autres exemples de racisme ordinaire vécus en Guyane : du collègue créole qui, un peu ennervé, me demande de rentrer chez moi, à cet homme blanc, rencontré à Kourou, qui m'avait dessiné tous les clichés du raciste d'extrème-droite regréttant l'empire colonial. Je pense encore à quelques échanges auxquels je n'ai pas directement assisté, mais dont j'ai entendu parlé : entre  le "vous êtes un Bushinengé, je ne pense pas qu'on pourra vous faire jouer" affirmé par une femme créole d'une administration; Sans oublier le "je ne cotoie pas ces gens-là", dixit un habitant de Guyane parlant des Brésiliens, où encore la question en amphithéatre d'une jeune femme cayennaise sur l'intelligence des Amérindiens. Je ne porte pas de jugements hein, je constate, et moi-même j'ai été sans doute un peu limite quand j'affirmais à un copain de l'époque que je trouvais qu'il n'avait pas beaucoup d'accents à comparer d'autres habitants du territoire...copain qui m'aura affirmé, à une soirée alcoolisée : t'es un étranger. Bref, on le voit, ça part dans tous les sens ! Ce n'est pas forcément grave, mais ce n'est pas agréable à écouter ! Dans le livre, un exemple est : dans un magasin de pêche, un homme arrive et demande à l'employé avec qui je discutais déjà de lui servir un produit précis. Je suppose que l'employé le connaissait et donc lui réponds qu'il n'en reste qu'un seul type. Et le monsieur commence à crier la phrase suivante : "tout ce qui est made in China, c'est de la merde. Et j'ai pas peur de le dire pour le monsieur qui est là", en parlant de moi. Or, je suis d'origine chinoise et je suis né et j'ai vécu en Guyane française comme le monsieur. Pourtant mon origine justifie apparemment que je sois affilié à tous les produits fabriqués en Chine. Enfin un autre exemple de racisme ordinaire que sans doute beaucoup de nos compatriotes ultramarins vivent en France métropolitaine : "je suis étudiante en troisième année de communication, originaire de la Guyane française. Dès mon arrivée en France métropolitaine, j'ai subi les stéréotypes de base : "tu as eu un bac cocotier !", "Dans votre île vous marchez pieds nus ?", "Vous ne devez écouter que du Francky Vincent en Guyane !", "Ton mec, c'est sûr que c'est un Noir !" En Bref, j'ai l'impression d'être née sur une autre planète, et ça fait mal..."

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Et puis bien sûr, ces petits éléments de racisme ordinaire se retrouvent à toutes les échelles. En Suisse, les Français sont souvent les "Frouze". En France, il m'est arrivé dans mon adolescence de critiquer les Suisses. Bref, rien de grave, mais ce n'est toutefois pas très agréable. Le livre cite : "Ma mère est allemande, mon père est breton, je suis née et ai grandi en France, j'ai la nationalité française, aucun papier ni existence en Allemagne. Pourtant, en France, je reste l'Allemande, la Boche, la Schleue. A l'école, on me demandait d'arrêter de parler allemand avec ma mère : c'est injuste parce qu'on comprend rien !" On voulait m'apprendre la culture française à grands coups de : " Tu vois, en France, on..."(Merci, je suis française aussi, rappelle-toi !) Ado, un ami de mon premier amour m'a aussi sorti la fameuse phrase : " je n'aime pas les Allemands, ce sont tous des nazis, mais toi c'est pas pareil, tu as du français dans le sang." (Et pas que dans le sang, mon vieux). Je me sens bien depuis que je vis en Autriche, ici on me prend pour une étrangère et j'en suis réellement une, on me dit : "c'est merveilleurx, tu es allemande et française ! Tu as deux cultures, tu es ouverte au monde, tu peux vivre partout." Quelle ironie. N'oublions pas non plus cette pratique courante : "Diplômée en gestion et cadre dans une entreprise, lors de tous les repas d'affaires avec les clients j'ai droit à un discours sur l'intégration, les jeunes immigrés qui réussissent, à des avis sur le voile et l'islam, aux comparaisons avec d'autres salariés d'origine maghrébine. Je suis juste une Française, qui a toujours vécu en France et qui aimerait bien qu'on lui parle d'autre chose, même pourquoi pas de la pluie et du bon temps ?!"

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Et puis les fameux échanges avec les Italiens : blanche d'origine italienne, les blagues sur mes origines ne se renouvellent pas. Amis, profs, surveillants, ils ne se rendent pas compte que leurs mots peuvent me blesser. "Tu manges des pâtes ? Normal, il n'y a que ça dans ton pays...ah, si, il y a la pizza aussi." "Ta famille, c'est une mafia?". Et toutes ces blagues sur mon nom et mon prénom, qu'on tente de prononcer à l'italienne sans grand succès. Arrêtez, franchement !" Forcément, lors de l'échange de jeunes à Pont-du-Chateau, certains échanges ont portés sur les stéréotypes concernant la France et l'Italie, qui sont parfois volontairement mais inconsciemment reproduits lors d'une rencontre interculturelle : typiquement, un volontaire français nous aura préparé des cuisses de grenouille...repas si inhabituel en France...ce même volontaire qui, lors d'une soirée dans une créperie à Clermont-Ferrand, aura eu droit à la remarque "vous, vous avez envie de rentrer au pays" de la part de la serveuse, lorsqu'il commandait une crèpe à base d'ingrédients tropicaux.

On le voit, ce racisme ordinaire peut se vivre partout, dans toute société et même, parfois, au sein de la micro-société que représente le chantier international. Et comme le conclue Virginie Sassoon, "la décolonisation des imaginaires, la déconstruction des préjugés, le déconditionnement de certains réflexes, constituent un effort quotidien, qui ne va pas de soi et qui est plus que jamais une nécéssité pour vivre vraiment ensemble."