07 sept. 16

Une souris et...Lucette : passons quelques frontières...(1)

Partir. Sortir. Se laisser un jour séduire. Devenir plusieurs, braver l'extérieur, bifurquer ailleurs. Voici les trois premières étrangetés, les trois variétés d'altérité, les trois premières façons de s'exposer. Car il n'y a pas d'apprentissage sans exposition, souvent dangereuse à l'autre. Michel Serres, le tiers instruit.

Capitaliser sur des expériences de mobilité se fait notamment en prenant le temps de lire les écrits des spécialistes sur ce thème. Il existe par exemple des recherches universitaires sur ces expériences, et leur dimension éducative. Passer une frontière, ou des frontières. Mais de quelles frontières parle-t-on ? Celle de la frontière géographique en premier lieu, mais aussi de toutes les autres, plus subtiles, plus intimes. Lucette Colin fait partie de ces spécialistes, et a rédigé le chapitre de l'excellent ouvrage "l'éducation tout au long de la vie" sur les dimensions éducatives produites par les passage de frontières. Extraits.

"Les séjours à l'étranger font désormais partie de ces routines institutionnelles intégrées dans le parcours scolaire traditionnel même s'ils ne sont pas véritablement généralisés et encore moins requis. Ils sont d'abord perçus à la base comme un moyen privilégié d'apprentissage linguistique par le bain linguistique qu'ils occasionnent. Ils se sont ainsi imposés comme un dispositif de formation non-formel et informel offrant un complément indispensable des apprentissages scolaires formels traditionnels, tout en introduisant des valeurs qui restent néanmoins quelque peu marginales. En effet, si les examens, les concours cherchent légitimement à évaluer des connaissances théoriques et des compétences langagières, qu'ils consacrent in fine l'état final d'un apprentissage linguistique, ils donnent bien peu d'informations sur l'usage que font les étudiants de la langue qu'ils ont apprise pendant de longues années. "Que savons-nous sur leur comportement langagier en situation de contact avec des natifs, des stratégies communicatives auxquelles ils ont recours, des obstacles auxquels ils sont confrontés?" Cette question est très pertinente, et il est certain, par exemple, que mon job au contact de centaines d'habitants dublinois avait une dimension formatrice très sympa, même s'il n'était pas très utile sur le plan professionnel et qu'à mon âge actuel et avec les expériences acquises depuis l'époque, l'idéal serait d'éviter de le refaire. Pourtant, dans le monde du travail, beaucoup de personnes n'ont pas forcément conscience de la pertinence professionnelle de ce double champ de compétences que sont ceux de la mobilité et des relations interculturelles, et qui pourtant sont extrèmement utiles et accessibles à beaucoup de monde, dans l'Europe du 21ième siècle. En tout cas, Lucette continue en affirmant que "répondre à cette question implique de glisser subrepticement de la compétence linguistique évaluée par l'institution scolaire à une perspective de communication qui se jouerait donc essentiellement dans ses coulisses. Or, on le sait, la seule compétence linguistique n'est pas suffisante, même si elle est nécessaire, dans une perspective de communication et d'échange nécéssaire au sujet dans une confrontation à une altérité linguistique représentée et portée par un autre. Cette dernière implique des compétences spécifiques auxquelles seraient censés contribuer les séjours à l'étranger. En arrière-fond, la construction européenne, les enjeux internationaux, la mondalisation du quotidien, la composition plurielle de nos sociétés (pluriethniques, pluriculturels, multilingues), les besoins des sociétés contemporaines en matière sociale, économique, politique, déclinent et font appel à ces compétences."

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Rencontres dublinoises, avec notamment Irene, amie italienne, à gauche, 2008

Les programmes du Conseil de l'Europe en matière de politique linguistique sont assez éclairants à ce sujet. Ils nous montrent les exigences qui se font jour d'un complément indispensable à l'éducation formelle : rapprochement de l'apprentissage des langues et de la vie quotidienne, inscription de l'apprentissage dans une perspective de communication, capacité de dialoguer avec des personnes qui ont d'autres identités culturelles, capacité de reconnaître les différences et de gérer les interactions culturelles, développement de la citoyenneté européenne, savoir apprendre à apprendre permettant d'asseoir le développement du plurilinguisme, plurilinguisme intrinsèquement lié au pluriculturalisme considéré par ailleurs, comme condition d'une citoyenneté active en Europe. Cette compétence plurilingue indissociable d'une compétence pluriculturelle mise ici en avant est synthétisée comme "la compétence à communiquer languagièrement et à interagir culturellement d'un acteur social qui possède, à des degrés divers, la maîtrise de plusieurs langues et l'expérience de plusieurs cultures. On considérera qu'il n'y a pas là superposition ou juxtaposition de compétences distinctes, mais bien existence d'une compétence complexe, voire composite, dans laquelle l'utilisateur peut puiser." Le séjour à l'étranger se trouve alors être redéfini pour ne pas être entraîné dans un objectif d'instrumentalisation. La bijection langues-séjour s'élargit au profit d'une démarche plus globale de formation : le séjour à l'étranger est alors pensé pour asseoir ce qui peut être nommé selon les auteurs et les orientations : pédagogie interculturelle, pédagogie internationale, développement d'une compétence transculturelle, pédagogie des échanges, école du voyage, etc. La sortie de son monde, dans son potentiel formateur, se cristallise sous le vocable "mobilité" dont la valeur sociale, dans une société moderne marquée par les déplacements dans le divers et les confrontations au divers (pays, langues, religions, valeurs, ethnies, codes culturels, représentations, subcultures, évidences, goûts...) se trouve par là même renforcée.

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Chantiers internationaux à Couze et Mouleydier, Dordogne, 2015

L'intérêt porté par cette mobilité n'est pas nouveau; on sait depuis longtemps que "les voyages forment la jeunesse", ou encore, comme cet adage arabe nous le rappelle : "Voyage, tu découvriras le sens des choses et la valeur des hommes". Et pourtant, les apprentissages en jeu apparaissent flous, diffus, aléatoires. Ils sont par là même marqués par une certaine suspicion : version humoristique A nous les petites Anglaises !, même si l'auberge espagnol, autre film grand public arrive à nous faire ressentir la complexité de ce qui se joue pour le sujet dans cette quotidienneté qui ne va plus de soi. Cette suspicion nous semble être liée à la désintégration de la forme scolaire comme forme hégémonique autant dans la forme de l'apprendre que dans le contrôle ou la possibilité de contrôle des apprentissages. Cette suspicion plus marquée par rapport aux jeunes qu'elle ne le serait par rapport à des adultes s'alimente d'une vision coercitive de la formation initiale qui doit s'effectuer sous le contrôle de l'institution et de ses agents. L'éxpérience de mobilité internationale ouvre ce que l'on nomme communément le champ de l'éducation informelle. Nous entendons par là la construction et la mise en oeuvre de connaissances et de compétences qui ne peuvent pas être programmées systématiquement et qui sont donc moins objectivables, qui peuvent manquer de cohérence et qui sont difficilement systématisés, et où il manque une figure instituée de "maître" et de garant du savoir ce qui ne veut pas dire qu'il n'y ait pas un autre et des autres dans ce processus où le quotidien comme cadre privilégié d'apprentissage prend une place considérable.

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Travaux d'amélioration de l'état écologique de la rivière, Couze 2015

On peut se demander si la reconnaissance d'une culture du voyage n'est pas prisonnière d'une distinction sociale; l'émergence du tourisme de masse, la démocratisation des échanges internationaux auraient ainsi contribué à jeter un voile d'opprobre sur l'expérience formative. S'oppose en effet à cette figure du voyageur celle du "voyagé" selon l'heureuse expression de Jacques Lacarrière, voyagé qui contrairement au voyageur ne pense plus parce qu'on agit à sa place. Effectivement, le voyagé cherche ce qu'il veut trouver, lui permettant d'asseoir ses préjugés en postjugés cultivant ainsi les "idées reçues", ce à quoi nous renvoient de manière cruciale les séjours internationaux dits éducatifs qui ne peuvent échapper à cette interrogationde fabriquer "des compétences de consommateur touriste". Ce désir de consommation, de loisirs, de détente est le problème récurrent que rencontrent les porteurs et les animateurs de ces projets. Ces motivations, qui ne sont pas en elles-mêmes blâmables, inscrivent alors le séjour dans la recherche du plaisir immédiat, incompatible ou entrant en tension avec le projet de formation et tentent de réduire les échanges, à un dispositif de tourisme subventionné. Ces investissements des jeunes même s'il produit un grand malaise chez les porteurs de ces projets ne nous semble pas être un handicap, du moins au départ; il correspond à une forme sociale connue et il n'est pas abberant que les jeunes partent avec des repères d'expériences coutumières. Il s'agit néanmoins de ne pas se laisser berner par les cartes postales d'expériences internationales qui produisent l'illusion d'un cosmopolitisme authentique.

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Olivier, Gieyong-Jin et Madsiré, Mouleydier 2015 

Il est également connu que les rencontres peuvent accentuer aussi les préjugés réciproques d'où d'ailleurs le piège de ficeler certains dispositifs, de les maintenir dans une temporalité courte, pour qu'ils apportent la preuve des bienfaits de la rencontre internationale. Une des représentations piégeantes les plus résistantes est de prêter à priori des effets bénéfiques, immédiats et totalement idéalisés, à la rencontre des cultures (le contact avec l'autre suffirait à éradiquer les préjugés, à créer un apprentissage interculturel), en déniant la charge de conflictualité et d'instabilité qu'elle produit chez les sujets, en scotomisant ce que l'histoire et le politique nous enseignent en matière de violences collectives, nationales ou internationales. Il n'est donc pas inutile ici de rappeler que cette mobilité géographique engage une immersion dont on ne peut prévoir les effets de façon systématique. Elle n'implique par forcément un émerveillement devant la nouveauté et peut au contraire produire une nostalgie du quotidien, dont les valeurs se trouveraient même renforcées. Ce sentiment d'émerveillement cache aussi d'ailleurs une approche folklorique de l'autre qui éloigne d'autant la question posée par l'autre. En même temps, cette expérience propre peut permettre une interrogation quant aux constructions de l'autre établies essentiellement à partir des médias, de l'histoire personnelle et des groupes d'appartenance qui se poursuivra dans l'après-coup, au moment du retour dans le quotidien.